08.04.2008

Départ pour le front

Mon expérience au camp de Coatsero me familiarisa un peu avec la vie militaire. Je me sentais dans mon élément et décidai donc d’y rester ! Lorsqu’une circulaire émise par les officiers de la France libre passa sous mes yeux, j’y répondis favorablement, sans l’ombre d’une hésitation. Une quinzaine de mes camarades morlaisiens et autant de Brest firent le même choix.

La première division des Français libre recrutait des volontaires, même non aguerris, pour le front des Vosges. Il fallait assurer la relève des Tahitiens, des Calédoniens, des Cambodgiens et des Vietnamiens de la France libre. Enrôlés entre 1940 et 1941 dans les colonies de Thaïlande et du Pacifique, ces pauvres combattants crevaient de froid dans les Vosges. A tels point qu’ils étaient devenus inopérants. Ils furent évacués sous le ciel plus clément de la Côte d’Azur où on les traita comme des coqs en pâte !

Nous dûmes partir en fraude, sans prévenir le commandement américain qui nous aurait retenu. En effet, l’armée française, éparpillée dans tout le pays (en congé d’armistice, en captivité dans les camps…) et démunie pour l’heure d’une école de cadres, n’était pas encore apte à se réorganiser. Notre engagement au sein de cette division qui avait pourtant remporté des victoires décisives en Afrique, en Abyssinie, en Libye… mais aussi en France (elle venait de libérer le territoire de Belfort) et disposait déjà d’un encadrement efficace, ne pouvait donc qu’être officieux.

Je n’eus pas le temps d’aller dire au revoir à mes parents. Je chargeais le boulanger de le faire à ma place: « Tu diras à maman que je suis parti au front ! « J’imagine le choc de ma pauvre mère. De quoi attraper un coup au cœur ! Mais je savais aussi que de ma part, rien ne pouvait la surprendre. J’étais indépendant et surtout, n’ayant pas un sou en poche, je n’avais rien à perdre…

En novembre 1944, nous montâmes dans un camion qui venait de ramener des permissionnaires de l’ouest. A notre arrivée, nous reçûmes tout l’équipement nécessaire pour affronter les grands froids : deux paires de chaussures, une capote, des vêtements blancs afin de se fondre dans la neige… Il faisait un temps glacial et nous faillîmes avoir les pieds gelés. Ce fut une campagne très dure, aux conditions semblables à celles de la guerre de 1914-18 (dans les tranchées), et durant laquelle beaucoup d’hommes furent tués ou faits prisonniers par la fameuse armée allemande das Reich.

J’étais dans une compagnie de mitrailleuses, aux côtés d’un gars de Plougoulm qui devait mourir quelques semaines plus tard, dans les plaines italiennes. Je me rappelle d’une attaque que nous avions montée et de ces mines bondissantes dans la neige. Nous marchions, terrorisés, sur les traces de nos prédécesseurs, en évitant de faire le moindre écart…

La contre-attaque de Von Renchtet motiva notre repli dans les Alpes maritimes, où les zones françaises étaient encore aux mains des Italiens et des Allemands. Puis nous fûmes dirigés vers la frontière nord de l‘Italie, afin de nettoyer le massif de l’Otin, où se cramponnaient les dernières troupes allemandes. Les combats répondant à la volonté du général de Gaulle qui souhaitait voir l’ensemble du territoire métropolitain libéré le plus rapidement possible, furent âpres. A la signature de l’armistice, nous étions aux abords de Turin.

La campagne d’Italie achevée, notre division se replia sur la périphérie de Paris où l’on craignait un coup d’Etat fomenté par les antigouvernementaux (les ennemis de De Gaulle) L’armée régulière recrutait des volontaires pour le stage « en peloton 2 » permettant d’accéder au grade de sous-officier sergent. J’étais déjà caporal ; c’était pour moi une opportunité à saisir.

Fraîchement promu, je revins à la maison en permission, dans mon bel uniforme. Je fus le héros du jour. Je sentis de l’admiration, voire de la fierté, dans les yeux de mon père. Ce n’était plus le petit résistant du blockhaus de Toul An Ouch, même si l’exploit était encore dans tous les esprits. A cette époque, porter le grade de sous-officier, qui plus est à 22 ans seulement, était déjà le signe d’une vraie ascension sociale.

31.03.2008

Le débarquement des Américains

Les brassards des FFI (forces françaises de l’intérieur) que nous arborions au bras rassurèrent les Américains de passage à Berven. La division Patton nous accueillit chaleureusement, à grands renforts de cigarettes et de boîtes de rations. Elle refusa cependant de se détourner de son axe principal Morlaix-Brest pour dépêcher deux ou trois chars dans les zones (dont Plougoulm) où sévissaient encore quelques Allemands. Elle n’avait pour l’heure qu’un seul objectif : la libération de Brest.

Pendant ce temps, l’occupant prenait la fuite par les routes secondaires longeant la côte nord du Finistère, à bord de charrettes réquisitionnées chez les paysans du coin. Sa débâcle fut ponctuée d’incidents plus ou moins graves. Sur leur passage, certains habitants commirent en effet l’imprudence de déployer des drapeaux américains. Cet excès d’enthousiasme leur coûta parfois la vie, comme à Cléder où l’on déplora deux victimes. Les bâtiments firent eux aussi les frais de ces provocations. A Roscoff, l’Hôtel des bains fut incendié…

Pendant deux jours, des scènes de liesse et de troc rythmèrent le passage des Alliés : les paysans échangeaient des paniers entiers de pommes de terre bouillies et du calvados (du lambic qu’ils distillaient chez eux) en échange de cigarettes, de chewing-gum ou de boîtes de conserve dont se nourrissaient exclusivement les Américains.

Mais la joie de la Libération fut assombrie par des règlements de compte délétères et des humiliations à l’encontre de ceux et celles qui avaient « Kollaboré ». A Berven, deux pauvres filles furent sorties de la prison et tondues devant une foule excitée et unanime. Ces exactions bêtes et méchantes étaient commises par des sympathisants de la résistance, pas par des maquisards de la première heure

Mes compagnons et moi-même, membres de ce petit réseau certes empreint d’amateurisme et d’inconscience, n’eûmes jamais à rougir de notre action car celle-ci ne fut pas entachée d’exécutions sommaires ou de sévices corporels sur l’ennemi.

Avec le recul, je regrette de ne pas avoir rejoint l’Angleterre par bateau, comme le firent jusqu’à la fin 43, de nombreux jeunes hommes du coin, dont mon cousin Charlot Meriadec. Je manquai sans doute de culot mais aussi d’occasions. Car ces opérations (souvent organisées à Carantec) ne bénéficiaient évidemment pas d’une grande publicité ! Pour ne pas les compromettre, les copains et leurs familles étaient tenus à la plus grande discrétion. Les traversées et leur succès n’étaient connus qu’après coup.

Début 1944, les éventuels candidats au départ furent encouragés à rester plutôt au pays, pour servir de guide lors du débarquement des Américains. Ceux-ci apprécièrent tout particulièrement les services des anciens Johnnies qui parlaient l’anglais. Embarqués sur les chars pour indiquer les chemins de la côte, ces paysans n’étaient pas peu fiers de servir d’interprètes. Quant aux alliés, ils étaient soulagés par le soutien manifeste d’une population locale qu’ils avaient cru hostile. La propagande vichyssoise avait œuvré en ce sens, convainquant le gouvernement américain que ses troupes étaient indésirables sur le territoire français. Préparés à cette animosité, les Alliés avaient même imprimé des dollars d’occupation.

L’accueil enthousiaste des habitants, l’action des résistants et l’existence du gouvernement de la France libre changèrent leur point de vue : le pays n’était pas unanimement pro Vichyssois. De Gaulle fit pression sur Churchill et Roosevelt et obtint un statut privilégié pour la France.

Cette période fut exaltante. Mes camarades et moi mêmes étions persuadés que la Libération ne pouvait se faire sans nous ! Nous nous mîmes à la disposition des Américains qui nous confièrent la surveillance des prisonniers allemands, dans le camp de Coatsero. Aménagé sur un ancien terrain de football, en bordure de route, celui-ci, doté de miradors, de barbelés et baraques, fonctionna pendant six mois.

Nous n’étions certes pas rémunérés mais nous avions le gîte (je crois que c’était dans une école) et le couvert ! Tant pis pour l’habit ! Notre allure n’avait rien de réglementaire, certains étant carrément débraillés, d’autres vêtus d’uniformes allemands récupérés dans les cantonnements, et teints en bleu…

Notre groupe avait rejoint ceux de Morlaix, de Carantec, de St Pol de Léon et de Roscoff. Nous étions sous les ordres d’un commandement unique mais symbolique constitué d’un lieutenant confirmé de l’armée active et d’un adjudant. Le reste n’était que pièces rapportées ou fraîchement galonnées.

Fort de mon stage chez les pupilles de la marine, j’avais moi-même été bombardé caporal sans avoir passé aucune épreuve d’admission chez les gradés de l’armée. Je suivis une formation plus morale que physique, car elle ne comprenait ni entraînement ni manœuvres. On m’y enseigna les principes de bases de l’honneur, du courage, du patriotisme et de la discipline : J’y appris notamment que cette dernière est « la force principale des armées. Il importe que tout supérieur obtienne de ses subordonnés une obéissance entière et de tous les instants. Un ordre quel qu’il soit doit être exécuté sans hésitation ni murmure, l’autorité qui les donne en étant responsable ».

Nous étions chargés de conduire les prisonniers, au pas cadencé, jusqu’à la gare ou le quai du port. Là, les Allemands déchargeaient le matériel (rations individuelles, bidons d’huile, essences, munitions…) apporté des Etats-Unis par les fameux Liberty Cheap. Ces gros bateaux mouillaient près du Château du Taureau, faute de pouvoir emprunter la rivière de Morlaix, trop étroite et envasée. Des chalands venaient récupérer la marchandise et l’acheminait vers le port.

Les Américains s’acclimatèrent assez bien à la vie locale et… aux Morlaisiennes ! Symbole d’une forme d’exotisme et d’abondance (leurs poches débordaient de dollars et de friandises !), ils suscitaient en effet l’attirance de la gente féminine qui fréquentait assidûment les bals, nombreux en ces temps de jubilation collective. Partout sur le territoire occupé, les fêtes se propageaient ainsi, au fur et à mesure que les villes étaient libérées. Cependant, plus on se rapprochait de la France de Vichy, plus l’accueil était tiède. Quelques mois plus tard, j’en fus moi-même le témoin. Membre de la 1ère division française libre qui traversa le pays en diagonale - d’Alsace jusqu’à la poche de fixation de Royan- je pus entendre les quolibets ou remarques acerbes lancées par les partisans de Pétain.

26.03.2008

Livreur de pain en petite charrette à Plougoulm

Nous étions en septembre 1941. Je ne restai pas longtemps les bras croisés et bien vite je rajoutais une ligne à mon CV, livreur de pain en petite charrette à Plougoulm.

Bijou le cheval était brave et assez docile, parfois cabochard il refusait de tirer la carriole. Je démarrais mes journées de travail à 6 hs chaque matin et ne rentrais que vers 7 hs le soir, après avoir parcouru la campagne en allant de ferme en ferme vendre du pain, au retour je devais nettoyer les chevaux et la cour avant de prendre le repas du soir en commun vers 20 hs 30 ; j’ai conservé un très bon souvenir de la famille de Saïk a Sinan et de Louise sa femme. Le samedi soir, on nous offrait une miche de pain que je m’empressais de ramener à mes parents à Dourduff. ils habitaient tout prêt de Sinan ; je n’avais que 2 kms à faire à pieds car …. je n’avais toujours de vélo ! Le travail n’était pas trop contraignant, et, chaque dimanche était libre, mais… je devais être de retour le dimanche soir. Le patron voulait être certain d’avoir ses ouvriers en pleine forme, le lundi matin à 6 hs . Malgré nos journées de 14 heures, nous n’avions pas de fiches de paie, donc pas de sécurité sociale ni de points pour la retraite. A cet âge j’étais très heureux de ramener un bon salaire à ma mère ; mon seul souci à cette époque était de pouvoir aider mes parents. Je ne pris conscience du problème de la retraite que quelques années plus tard à la Société indochinoise des plantations d’hévéas où je fus surpris du prélèvement sur ma fiche de paie, de 16 % pour la retraite complémentaire.

Mille merci aux Anciens qui avaient su négocier cette bonne assurance avec les administrateurs de cette société où j’ai travaillé plus de 20 ans, ce qui nous permet aujourd’hui de ne pas être dépendant de nos enfants ou petits enfants, comme le furent tous nos ancêtres.