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31.03.2008
Le débarquement des Américains
Les brassards des FFI (forces françaises de l’intérieur) que nous arborions au bras rassurèrent les Américains de passage à Berven. La division Patton nous accueillit chaleureusement, à grands renforts de cigarettes et de boîtes de rations. Elle refusa cependant de se détourner de son axe principal Morlaix-Brest pour dépêcher deux ou trois chars dans les zones (dont Plougoulm) où sévissaient encore quelques Allemands. Elle n’avait pour l’heure qu’un seul objectif : la libération de Brest.
Pendant ce temps, l’occupant prenait la fuite par les routes secondaires longeant la côte nord du Finistère, à bord de charrettes réquisitionnées chez les paysans du coin. Sa débâcle fut ponctuée d’incidents plus ou moins graves. Sur leur passage, certains habitants commirent en effet l’imprudence de déployer des drapeaux américains. Cet excès d’enthousiasme leur coûta parfois la vie, comme à Cléder où l’on déplora deux victimes. Les bâtiments firent eux aussi les frais de ces provocations. A Roscoff, l’Hôtel des bains fut incendié…
Pendant deux jours, des scènes de liesse et de troc rythmèrent le passage des Alliés : les paysans échangeaient des paniers entiers de pommes de terre bouillies et du calvados (du lambic qu’ils distillaient chez eux) en échange de cigarettes, de chewing-gum ou de boîtes de conserve dont se nourrissaient exclusivement les Américains.
Mais la joie de la Libération fut assombrie par des règlements de compte délétères et des humiliations à l’encontre de ceux et celles qui avaient « Kollaboré ». A Berven, deux pauvres filles furent sorties de la prison et tondues devant une foule excitée et unanime. Ces exactions bêtes et méchantes étaient commises par des sympathisants de la résistance, pas par des maquisards de la première heure
Mes compagnons et moi-même, membres de ce petit réseau certes empreint d’amateurisme et d’inconscience, n’eûmes jamais à rougir de notre action car celle-ci ne fut pas entachée d’exécutions sommaires ou de sévices corporels sur l’ennemi.
Avec le recul, je regrette de ne pas avoir rejoint l’Angleterre par bateau, comme le firent jusqu’à la fin 43, de nombreux jeunes hommes du coin, dont mon cousin Charlot Meriadec. Je manquai sans doute de culot mais aussi d’occasions. Car ces opérations (souvent organisées à Carantec) ne bénéficiaient évidemment pas d’une grande publicité ! Pour ne pas les compromettre, les copains et leurs familles étaient tenus à la plus grande discrétion. Les traversées et leur succès n’étaient connus qu’après coup.
Début 1944, les éventuels candidats au départ furent encouragés à rester plutôt au pays, pour servir de guide lors du débarquement des Américains. Ceux-ci apprécièrent tout particulièrement les services des anciens Johnnies qui parlaient l’anglais. Embarqués sur les chars pour indiquer les chemins de la côte, ces paysans n’étaient pas peu fiers de servir d’interprètes. Quant aux alliés, ils étaient soulagés par le soutien manifeste d’une population locale qu’ils avaient cru hostile. La propagande vichyssoise avait œuvré en ce sens, convainquant le gouvernement américain que ses troupes étaient indésirables sur le territoire français. Préparés à cette animosité, les Alliés avaient même imprimé des dollars d’occupation.
L’accueil enthousiaste des habitants, l’action des résistants et l’existence du gouvernement de la France libre changèrent leur point de vue : le pays n’était pas unanimement pro Vichyssois. De Gaulle fit pression sur Churchill et Roosevelt et obtint un statut privilégié pour la France.
Cette période fut exaltante. Mes camarades et moi mêmes étions persuadés que la Libération ne pouvait se faire sans nous ! Nous nous mîmes à la disposition des Américains qui nous confièrent la surveillance des prisonniers allemands, dans le camp de Coatsero. Aménagé sur un ancien terrain de football, en bordure de route, celui-ci, doté de miradors, de barbelés et baraques, fonctionna pendant six mois.
Nous n’étions certes pas rémunérés mais nous avions le gîte (je crois que c’était dans une école) et le couvert ! Tant pis pour l’habit ! Notre allure n’avait rien de réglementaire, certains étant carrément débraillés, d’autres vêtus d’uniformes allemands récupérés dans les cantonnements, et teints en bleu…
Notre groupe avait rejoint ceux de Morlaix, de Carantec, de St Pol de Léon et de Roscoff. Nous étions sous les ordres d’un commandement unique mais symbolique constitué d’un lieutenant confirmé de l’armée active et d’un adjudant. Le reste n’était que pièces rapportées ou fraîchement galonnées.
Fort de mon stage chez les pupilles de la marine, j’avais moi-même été bombardé caporal sans avoir passé aucune épreuve d’admission chez les gradés de l’armée. Je suivis une formation plus morale que physique, car elle ne comprenait ni entraînement ni manœuvres. On m’y enseigna les principes de bases de l’honneur, du courage, du patriotisme et de la discipline : J’y appris notamment que cette dernière est « la force principale des armées. Il importe que tout supérieur obtienne de ses subordonnés une obéissance entière et de tous les instants. Un ordre quel qu’il soit doit être exécuté sans hésitation ni murmure, l’autorité qui les donne en étant responsable ».
Nous étions chargés de conduire les prisonniers, au pas cadencé, jusqu’à la gare ou le quai du port. Là, les Allemands déchargeaient le matériel (rations individuelles, bidons d’huile, essences, munitions…) apporté des Etats-Unis par les fameux Liberty Cheap. Ces gros bateaux mouillaient près du Château du Taureau, faute de pouvoir emprunter la rivière de Morlaix, trop étroite et envasée. Des chalands venaient récupérer la marchandise et l’acheminait vers le port.
Les Américains s’acclimatèrent assez bien à la vie locale et… aux Morlaisiennes ! Symbole d’une forme d’exotisme et d’abondance (leurs poches débordaient de dollars et de friandises !), ils suscitaient en effet l’attirance de la gente féminine qui fréquentait assidûment les bals, nombreux en ces temps de jubilation collective. Partout sur le territoire occupé, les fêtes se propageaient ainsi, au fur et à mesure que les villes étaient libérées. Cependant, plus on se rapprochait de la France de Vichy, plus l’accueil était tiède. Quelques mois plus tard, j’en fus moi-même le témoin. Membre de la 1ère division française libre qui traversa le pays en diagonale - d’Alsace jusqu’à la poche de fixation de Royan- je pus entendre les quolibets ou remarques acerbes lancées par les partisans de Pétain.
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