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11.02.2007

aventures d'un petit léonard

Jacques et Marianne, mes parents, se marièrent dès la fin de la guerre 1914-18, où papa avait servi au titre d’engagé volontaire à 19 ans, et avait terminé comme quartier-maître fusiller marin sur le Desaix. C’est sur ce bateau qu’il avait fait la terrible campagne des Dardanelles : l’expédition franco-britannique fut un véritable fiasco qui se solda par de nombreuses victimes inutiles. Avec la campagne de Dixmude à laquelle mon père participa également, elle alimenta par la suite les longues veillées d’hiver.

J’ignore comment mon père rencontra maman, née Combot, qui vivait à Mesnescop avec ses frères et sœurs, dont Bernadette. Un premier flirt avec cette dernière, aussi jolie que sa soeur, tourna court. Mariannig eut le dernier mot, subjuguant Jacquig, de sept ans son cadet. Ils se marièrent à Plouvorn en grandes pompes.

Maman vint s’installer à Kervinigant, la ferme paternelle située entre la gare de Plougoulm et le manoir de Tredern dont était native ma grand-mère et où vivait encore Jakou, mon grand-père ainsi que tante Anna, veuve de Tonton Hamon, mort à la guerre. Celle-ci se remaria avec l’oncle Guillaume Bianick et s’installa avec ses enfants (Marie, Thérèse et Jacques) à Ellès.
A Kervinigant, maman seconda son époux dans l’exploitation familiale qu’il avait reprise.

En 1921 (1919 ?), naquirent, à la maison (les accouchements avaient alors lieu à domicile) deux magnifiques jumeaux qu’on prénomma Hervé et Hamon. Grand-père Jakou, encore vaillant, alla à pied à Menescop annoncer la bonne nouvelle. Comme il avait beaucoup d’esprit, il dit, tout de go : « Là-bas, il est arrivé une bande de petits garçons ! » Après une bonne lampée de Lambic maison, spécialité d’Emile Combot, frère de sa belle-fille Mariannig, Jakou attaqua allègrement le chemin du retour, soit dix-huit kilomètres au total !


Une société sous influence

Mes parents en seraient peut-être restés là en matière de propagation de l’espèce, sans les effets persuasifs de la Mission paroissiale du 8 au 11 juin 1922 dont le thème principal fut la natalité.

En effet, j’ai vu le jour dans une société où l’urgence de renforcer la foi était rappelée avec insistance à chaque occasion. Or les Missions en étaient une.
Les pères missionnaires, prêtres itinérants dotés d’une formation spéciale, passaient dans les campagnes, au gré des demandes du clergé local. La nécessité de leur intervention était déterminée par le besoin de remonter les bretelles à des ouailles que le curé jugeait démotivées. Outre les questions brûlantes, telle l’interdiction d’aller au bal, il y avait toute une série de sujets tabous. Tous les péchés capitaux étaient passés en revue, explication de gravures à l’appui. Il s’agissait à travers ce récapitulatif de « remonter la mécanique ». Les histoires ou plutôt les affaires se rapportant au sexe étaient purement éludées. Pour en parler à mots couverts, les révérends pères missionnaires évoquaient le bouc puant. Ce dernier était souvent assimilé à toutes les saletés supposées se dérouler dans ces satanées salles de danse, dont les tenanciers étaient excommuniés en chaire, y compris leurs descendants sur plusieurs générations. Il était courant d’entendre citer, lors des sermons du dimanche, les méfaits « exagérés » des danses et des ébats nocturnes. Même les participants des veillées traditionnelles, pourtant bien inoffensives et sympathiques, étaient soupçonnés de débauche effrénée. Il faut dire que certains se vantaient d’exploits imaginaires qui mettaient le rouge au front des confesseurs ébahis et perplexes !
Le recteur de Plougoulm qu’on appelait Tonton Louis maintenait la pression. L’abbé Loaec, le vicaire, était chargé de la censure des films muets au cinéma du patronage. Les projections avaient lieu le dimanche, après les Vêpres auxquelles il était bien venu d’assister. Le curé, qui avait déjà vu le film en séance privée le samedi, se tenait près de l’opérateur, J.M. Tanguy dit Foustoul, par ailleurs réparateur d’horloges et autres petites mécaniques. Au moment précis où passaient des séquences scabreuses (sic) (un baiser même furtif ou une épaule nue), notre vicaire masquait de sa main le projecteur. On ne voyait plus alors qu’un écran noir, ce qui nourrissait abondamment notre imagination juvénile. Bien plus tard, nous comprîmes mieux les choses de la vie, en menant la vache au taureau par exemple. Encore nous fallait-il observer ces opérations confidentielles en cachette, derrière les haies ou les buissons. Les scènes les plus instructives restant bien sûr les accouplements de lapins et la cadence de leurs assauts à répétition !

Tonton Louis vociférait aussi contre l’enseignement laïc, exclusivement dispensé dans les écoles de garçons et de filles de la commune, plus couramment appelée paroisse. « Ecoles du diable » (Skol an diaoul) fulminait-il ! Ces établissements étaient d’autant plus fréquentés qu’ils étaient gratuits. Las de voir ce qu’il nommait « la perdition des âmes et des esprits », le recteur se lança dans des grands travaux, avec les deniers de la paroisse et un coup de pouce de l’évêché. Il entreprit ainsi la construction d’une école libre et chrétienne pour les filles, d’un nouveau patronage pour relancer la J.A.C. et enfin d’une école des Frères pour les garçons. Tonton Louis était une véritable locomotive qui connaissait tous ses paroissiens et ses paroissiennes dans leurs pensées et dans leurs actes les plus intimes. Un pasteur intraitable qui savait mener son troupeau. Aussi, quête après quête, il écuma les campagnes jusqu’à obtention des sommes nécessaires. Un véritable exploit dans ces temps de crise que furent les années 34 à 40 !

La mission de 1922 fut donc consacrée à la natalité. Les prêtres s’adressèrent principalement aux futures mères, âgées de vingt à quarante-cinq ans, groupées isolément pour écouter la bonne parole éducatrice. Celle-ci porta essentiellement sur la recherche de la fécondité maximale dont les effets bénéfiques devaient repeupler une France exsangue après quatre années d’une guerre meurtrière. Les prédicateurs les plus hardis fournirent, à l’appui de leurs encouragements, des indications très précises sur la façon de procréer à coup sûr, dans l’accomplissement du devoir conjugal. Ces détails provoquèrent un certain émoi chez les jeunes filles, assistant là à un véritable cours d’éducation sexuelle dont elles ignoraient la pratique. Les conseils furent assez directs et imagés. Les bons Pères exhortaient, de manière ferme et persuasive : «Tenez fortement serré votre époux, allez jusqu’au bout de l’acte sans le lâcher ». Les hommes mariés reçurent eux aussi des consignes aussi édifiantes sur la meilleure façon de concevoir des enfants. Suivant les directives de leurs évêques, les prêtres incitaient inlassablement à la procréation effective. Certains d’entre eux, des aumôniers, suggéraient même d’éviter de « tirer à blanc ». Et précisaient : « pour bien fertiliser votre champ, vous devez décharger la charretée de fumier au milieu de ce champ et non pas à l’entrée ! » (Diskargid ann teil e kreis ar park, neo ket diskarga enn odé !). Paysans pour la plupart, les hommes ne furent pas fâchés de voir comparer leur semence à une matière aussi bénéfique que le fumier pour leurs récoltes. Si les missionnaires proposaient l’usage de « munitions » réelles, cela supposait, au mieux, de concevoir des enfants pour le repeuplement de la France, au pire d’assurer le moment venu, la relève des troupes décimées par la guerre, en vue d’un autre conflit prévisible qui ne manquerait pas d’être déclenché du fait d’Adolf Hitler, en 1939. On connaît la suite…

Toujours est-il que mes parents, respectueux de la parole de l’Eglise, suivirent à la lettre la consigne pastorale. Ainsi, arrivais-je en ce bas monde, à Kervinigant comme prévu, le 21 mars 1923, soit neuf mois et demi après la mission de 1922.
Je fus baptisé le 23 mars, dans l’après-midi, en l’église paroissiale de Plougoulm. Mr le Recteur adressa un regard de connivence à l’heureux papa obéissant. Ma marraine, René Créac’h, fille unique de 19 ans, originaire de Pont-Plancoët et charmante personne argentée qui devait me donner son prénom, fut elle aussi gratifiée d’un coup d’œil intéressé.

Il faut dire qu’elle avait recommandé neuf « boleadenn » (volées de cloches) ! Un carillon exceptionnel, à raison de trois minutes par volée actionnée à la main en tirant les cordes, qu’elle paya en francs-or.
Les Créac’h, dont ma grand-mère de Tredern, étaient considérés comme « chuloded » (julots) par l’usage léonard. Fidèles à leur réputation, ils firent distribuer des corbeilles entières de dragées aux écoliers et à la population du bourg, ravis de l’aubaine. Les enfants de chœur, sonneurs de cloche, reçurent eux aussi un copieux viatique tout comme le bedeau (per ar cloc’her), carillonneur titulaire, qui se vit attribué un sérieux pourboire.

Tout Plougoulm s’étonna de ce tintamarre inhabituel, craignant même que le clocher ne se fende à la suite de la trépidation et la résonance de tant de décibels ! Chacun pensait aussi au montant de la facture finale, lourd tribut à payer à cette forme d’orgueil qui, pour une fois, faisait l’affaire du clergé.

Je me suis renseigné depuis. Dans les annales, il n’y a pas de cas similaire d’une telle sonnerie de cloches pour un seul événement. Ainsi, la venue de l’évêque de Quimper pour la confirmation était saluée de trois volées. L’annonce de l’armistice du 11 novembre 1918 avait quand à elle été gratifiée de quatre boléadenn, ce qui était déjà fabuleux et tout à fait inhabituel. En règle générale, il y avait une volée pour marquer une naissance, parfois deux dans les familles aisées. On comptait aussi une volée à l’entrée et à la sortie des mariages, une volée pour le retour des cloches de Rome tout comme pour l’élection d’un nouveau maire, l’arrivée d’un nouveau recteur ou le retour des pèlerins de Lourdes. On sonnait également le grand carillon pour les offices les jours de fêtes.
Un barème officiel et coutumier que ma marraine bouscula sans vergogne, pour saluer comme il se doit l’arrivée de son filleul !

« Jakou » Cadiou

L’année 1928 fut celle de la disparition de mon grand-père Jakou. Ce dernier qui mourut aux champs, était un personnage hors du commun. Populaire et jovial, il était estimé de tous. Souvent sollicité pour des arrangements matrimoniaux ou des accordailles, on venait aussi le charger d’accompagner les petits enfants dont les mères célibataires ignoraient les origines des géniteurs présumés anonymes. Ces derniers ne voulaient surtout pas avouer la moindre relation avec les victimes engrossées par « inadvertance ». Les petits illégitimes, quelquefois appelés bâtards, étaient cachés dans la grande cape noire de deuil par une nourrice compatissante, puis envoyés, comme en cachette, sous le porche de l’église avant le lever du jour. Cette démarche était interdite aux mères fautives qui ne devaient rentrer dans l’église qu’après purification initiée par le clergé paroissial. A cet effet, le prêtre officiait avec l’eau bénite, le sel et une simple prière en latin, formule adaptée à la circonstance. Dans cette ambiance de réprobation, une esquisse de rémission était soumise à la condition formelle imposée à la mère de venir lessiver le sol de granit du porche « souillé » dès ses relevailles. Grand-père Jakou devenait au fil des années le père « nourricier » de cette progéniture spontanée qui ne bénéficiait pas toujours d’une grande tolérance. Autour du lavoir communal de Prat Coulm, les cancans, les supputations ou les soupçons évoqués par la rumeur étaient insidieusement rapportés, sous forme de propos venimeux, par certaines personnes jalouses ou malveillantes. Mais ces médisances ne troublaient en rien la sérénité de mon aïeul…


Le quotidien à la campagne

Je fus inscrit à l’école communale de Plougoulm dès l’âge de cinq ans, soit douze mois plus tôt que de coutume. La dérogation me fut accordée grâce à mes frères jumeaux qui pouvaient m’accompagner de la ferme jusqu’au bourg.
J’attendais ce moment depuis « longtemps » déjà, certifiant dès mon plus jeune âge que « quand j’irai à l’école, moi je serai intelligent ! » La promesse était formulée en breton et produisait encore plus d’effet.

L’enseignement était dispensé par une vieille institutrice, Mme Stéphan, la femme du directeur de l’école. Elle m’aimait bien et me tirait amicalement les cheveux en m’encourageant : « Allez petit mouton, il faut apprendre ». Il est vrai qu’à mon arrivée, je ne parlais que le breton, et dus redoubler d’efforts pour être à la hauteur. Mais j’étais déjà doté d’une solide détermination qui me permit de m’adapter assez vite au français.

Je portais des sabots de bois dans lesquels je ne cessai de me cogner les chevilles. Pour me soulager, on m’équipa de galoches que j’enfilais par-dessus les chaussons. Finis les trébuchements à répétition. Ce fut une vraie délivrance : plus pratiques, légères et confortables, les galoches me donnaient, qui plus est, un style « petit bourgeois » !

Quand elle fut en âge d’aller à l’école elle aussi, Marie-Thérèse, de deux ans ma cadette, intégra vite l’école libre, nouvellement érigée à Plougoulm. C’était une fillette très éveillée. Ses récits de la vie à la campagne étaient originaux et savoureux. Ils étaient en outre mis en valeur par le timbre si particulier de sa voix (qui ressemblait un peu à celui d’Edith Piaf), qui la rendait populaire à de nombreuses occasions, banquets, réunions de famille, ou pièces de théâtre en breton données au patronage. Marie-Thérèse avait toutefois un grand regret : ses cheveux restaient désespérément raides alors que ceux de ses trois frères aînés étaient frisés comme des moutons ! A l’âge adulte, elle déplora aussi le fait de ne pas avoir poursuivi ses études. Dans la classe élémentaire de Soeur Louise, elle fut presque tentée de suivre plusieurs de ses amies et de se faire religieuse à l’Ile blanche. Mais un jour, alors qu’elle demandait poliment l’autorisation d’aller aux toilettes, l’enseignante lui répondit : « Oh, allez vite donc, vous sentez mauvais déjà ! » Et toute la classe de pouffer de rire, insolente bien sûr. Jamais de sa vie, ma petite sœur n’eut à subir un tel affront en public. Informé, papa fut outré d’une telle insulte proférée par une sœur dont la mission première était basée sur le principe de la charité chrétienne.

Autrefois, les enfants étaient vite mis à contribution par leurs parents. A la campagne, la nécessité faisait loi et chaque membre de la famille devait apporter sa pierre à l’édifice.
Le soir, après l’école, les gamins gardaient les vaches. J’emmenais les nôtres sur les anciennes routes gallo-romaines et les laissaient brouter sur les bas côtés (« relachou »). La première bête de la file avait une corde à la patte tandis que les autres étaient attelées à l’aide de perches.
Quelquefois, à force de gesticulation, le troupeau se disloquait et tenté par l’abondance des fourrages des champs voisins, profitait de la moindre brèche, telle une aubaine providentielle, pour aller brouter goulûment le trèfle ou la luzerne. Les festins des ruminants étaient qualifiés de razzias par les propriétaires récoltants. Les dommages causés par les bêtes étaient en effet souvent plus dramatiques que certains prélèvements illégaux dus à la négligence de leur progéniture. Cela relevait pourtant d’un vieil adage qui certifiait : « Ailleurs, l’herbe est toujours plus verte ». Vaste programme !


Ma famille était pieuse sans être bigote. Chaque année, après les moissons, mon père faisait la quête de blé en faveur du garde-champêtre. D’autres comme lui, allaient de maison en maison, mais pour le compte du curé, du bedeau ou des enfants de chœur. Le soir, un grand repas était organisé au domicile du bénéficiaire (excepté au presbytère). Cette pratique fut particulièrement utile durant la guerre où le pain était rationné, et exclusivement délivré en échange de ticket ou de blé.

Au-dessus des lits clos, les murs étaient tapissés d’images religieuses et d’anges gardiens. Nous assistions à la grand-messe tous les dimanches. Seul celui qui était de corvée d’entretien du cheptel et de la volaille, et qui assumait aussi la responsabilité de la cour, des écuries, et des étables, était de basse messe. Il devait avoir nourri les bêtes avant de se rendre à l’église. De retour à la ferme, il quittait ses habits du dimanche pour effectuer quelques menus travaux.


Un goût prononcé pour l’indépendance

En 1933, les jumeaux entamèrent leurs deux années de pensionnat au Kreisker de Saint Pol. J’avais dix ans et je rentrais désormais tout seul de l’école. Cette autonomie n’était pas pour me déplaire. Bien au contraire. Elle me permit de donner libre cours à mon esprit d’indépendance.

Un jour, à la sortie de l’école de Plougoulm, je repérai la charrette de Paul de Lezerec. Ce dernier se rendait à Cléder chercher des pierres de taille destinées à la maison que son beau-frère, Le Borgne, secrétaire de mairie, s’apprêtait à bâtir à Prat Coulm.
Sans hésiter, je lui demandai de grimper pour la balade. Lorsque nous atteignîmes la carrière de granit, Paul me dit : « Tiens, tu vois là-bas c’est Clérigiou. Tu y as des parents, les Créac’h. Si tu veux, tu peux aller les saluer. A ton retour, dans une heure, le chargement sera prêt et nous retournerons à Plougoulm ».
Arrivé dans la cour de la ferme, la tante me prit pour un petit bohémien et me parla en français. Je lui répondis en breton : « Me so René Cadiou de Kervinigant » (Je suis René de Kervinigant). Là, ébahie de me voir tout seul, si loin de la maison, elle me serra dans ses bras, n’osant plus me lâcher ! Une fois remise de ses émotions, elle me donna un goûter copieux et me mit un lapin blanc dans une boîte à chaussures que je ramenai à la maison. L’animal vint ainsi compléter un élevage en cours de formation. Mes parents, eux, ne s’étonnèrent pas outre mesure de mon retour tardif. Après le dîner, je me couchai, non sans avoir auparavant placé mon lapin parmi ses congénères…

Autrefois, même dès le plus jeune âge, on circulait dans nos contrées, librement et sans appréhension. Les dangers potentiels y étaient probablement moins nombreux. Peut-être y avait-il aussi une part d’inconscience chez les adultes. Toujours est-il que mes escapades imprévues et occasionnelles à travers champs et bois n’offusquaient personne.

J’étais donc porté sur les mouvements et les transports d’animaux. A ce titre, on me confiait régulièrement les petits chats en surnombre de Kervilec –où il y avait aussi de la famille Créac’h – pour les éliminer. Je n’assimilais pas ces exécutions sommaires à des actes de sauvagerie. Ils étaient plutôt à mes yeux un service rendu, qui plus est toujours marqué par un bon pourboire !

Les besognes de ce genre étaient alors banales. Je devais avoir onze ans quand mes grands-parents de Menescop me demandèrent de leur procurer un petit chien. Un jeudi matin, j’allai leur chercher un ratier à Kernevez, chez les Malgorn. Je mis l’animal dans une sacoche dont le fond était troué afin de prévenir les fuites éventuelles. En chemin, sur la route de Sainte Catherine puis à Croas Hir, et enfin dans les faubourgs de Plouvorn, je fis des haltes régulières pour permettre au petit chien de faire ses besoins. Après neuf kilomètres à pied, je touchai au but. Tout le monde fut content de me voir et surtout de réceptionner «le colis » tant attendu. Je repartis à la tombée du jour (entre chien et loup). Me voyant traverser le bourg de Plouvorn, une religieuse du couvent qui m’avait reconnu comme étant le petit-fils de Menescop, s’étonna, mais sans plus, de me voir dehors à une heure pareille. Je lui répondis : « Je retourne à Plougoulm » et la rassurai : « Je marche vite et je n’ai plus le petit chien à trimballer ». Celui-ci vécut très longtemps et me reconnut à chacune de mes visites.

Une autre fois, les Cadiou de Helez me réclamèrent un chien berger. J’eus l’occasion de leur trouver un chiot de cette race chez mon parrain de Plouvorn. Je le ramenai dans la charrette qui allait chercher à Toul an Ouch le sable servant à l’amendement des terres.
L’animal baptisé « lutteur » ne m’oublia pas non plus.

Il m’arrivait aussi de remplir une autre mission, pour ne pas dire une corvée : mener les lapines aux mâles chez Bastien, dans une ferme près de Kervinigant. J’assistai là aux premières démonstrations de procréation des petites bêtes de clapier. La scène, naturelle, ne m’impressionna pas beaucoup.


Les vaches maigres

Nous vécûmes dans la ferme de Kervinigant -où mon père cultivait des primeurs comme dans toute la ceinture dorée- jusqu’en 1928. En effet, à la mort de mon grand-père, la propriété familiale qui avait abrité plusieurs générations de Cadiou, dut être vendue en vue du partage de la succession. A l’époque, les prêts et les crédits étaient inaccessibles. Il fallait désintéresser les héritiers qui exigeaient leurs parts. La mort dans l’âme, nous quittâmes Kervinigant pour aller en fermage à deux kilomètres de là, au Varquez, sur une terre pratiquement en friche, dont la mise en culture épuisa le maigre reliquat de notre part d’héritage.
La famille se ruina dans cette galère suite à la mévente des récoltes. Le matériel fut saisi et faute de pouvoir payer le loyer, nous dûmes déguerpir, sans un sou vaillant en 1936. La loi de Tanguy Prigent n’avait pas encore été votée. Promulguée en 1946, elle certifierait les droits des fermiers et les obligations des propriétaires limitant les coutumes arbitraires.

Durant la période de vaches maigres que nous subîmes suite à la décision irrévocable de quitter le Varquez, les repas furent pour le moins allégés. La règle était d’éviter d’acheter ce que l’on pouvait produire ou trouver par soi-même. Nous comptions bien sûr sur les légumes du jardin. Papa, pêcheur amateur et bon chasseur, ramenait parfois des truites, ou un lapin, une perdrix, un lièvre… Mais ceux-ci étaient souvent vendus au marché couvert de St Pol de Léon où maman se rendait le mardi. En effet, le gibier y était très prisé. Encore fallait-il pouvoir payer le permis de chasse et le nécessaire pour la fabrication des cartouches à domicile.

Le dimanche, nous avions le rituel pot-au-feu, constitué de beaucoup de légumes et d’un morceau de bœuf bouilli. Le soir même, nous mangions les restes de viande et la soupe améliorée de vermicelles ; c’était plutôt frugal. En semaine, papa allait en journée, à pied, dans les fermes du canton de St Pol où avait lieu le placement journalier des ouvriers occasionnels. Le recrutement se tenait autour des halles, près de la cathédrale. C’était la loterie. Le personnel était payé en fin de journée, la destination inconnue. Il fallait être en place dans les fermes au lever du jour. Là aussi, les menus étaient orientés à l’économie, mais ils étaient toutefois copieux. Préparés à partir des produits de la ferme et pris autour de la table commune, ils étaient les mêmes pour tous, De temps en temps, on tuait un poulet ou un lapin, ou encore un veau entre tout le quartier, tandis qu’une fois par an, au moins, un cochon était sacrifié. C’était là une occasion de ripailles dont profitaient les paysans du voisinage qui, chacun leur tour, rendaient la politesse par la distribution de ces morceaux de viande fraîche (le quart de l’animal) améliorant l’ordinaire. La promesse d’un festin au moins annuel était annoncée par les grognements prolongés et sonores du porc, égorgé vivant afin qu’il soit vidé de toute trace de son sang. La bête était débitée le lendemain matin, après un repos d’une nuit entière, pour que les morceaux destinés au saloir soient aptes à une bonne conservation. D’autres parties étaient mises à fumer dans la cheminée. On faisait aussi des gros pâtés de campagne que l’on apportait dans des grandes terrines au four du boulanger. Ce dernier prélevait sa part, prétextant que la graisse allait déborder et abîmerait les briques réfractaires. En fait, il recueillait les graisses animales dans des écuelles et les utilisait ensuite pour lustrer le pain (moules et flûtes).

Je rentrais tous les midis à la maison, demeurant près de l’école. Nous enviions les garçons et les filles habitant parfois à plusieurs kilomètres du bourg et qui fréquentaient les restaurants de la place où l’on servait des repas simples. Leurs parents, propriétaires de grandes fermes, avaient en effet les moyens de leur payer une pension améliorée qui garantissait des plats préparés et servis à profusion. Les moins bien lotis, comme nous, n’avaient pas le droit au dessert. Aussi fallait-il repérer les grands vergers et jardins accessibles où, en l’absence des chiens de garde, nous pouvions ramasser à terre les pommes et les poires tapissant le sol, souvent vouées aux oiseaux et aux limaces. Le plus tentant était le jardin du presbytère clôturé de hauts murs, mais il restait tabou. Les larcins y étaient prohibés et toute velléité eut entaché la réputation de nos familles à travers la délation. Restaient les jardins et les vergers en semi abandon, dont les fruits, hélas, étaient souvent acides ou tout simplement impropres à la consommation. A Bel Air, près de l’ancien patronage, il y avait bien sûr un somptueux jardin bien entretenu et garni de poiriers parfaitement taillés, de plusieurs variétés de groseilliers, de framboisiers, de cognassiers, de néfliers… Mais il n’était pas question de s’y aventurer. Le propriétaire des lieux, un honorable retraité de la marine, méticuleux et compétent, le cultivait trop soigneusement. Il était de plus un modèle de probité, de sens moral, de discipline et de rigueur. Enfin, il possédait des ruches à miel et entretenait la légende selon laquelle ses abeilles, réputées savantes, donnaient en chœur l’alerte à la moindre intrusion d’un prédateur animal ou humain ! La rumeur courait que les insectes attaquaient en groupe dirigé vers un objectif repéré par ce phénomène unique et que certaines de leurs piqûres étaient mortelles. Cela suffisait à nous dissuader de commandos suicidaires éventuels ! On était prévenus. Et nous cherchions des endroits moins scabreux.

Un jour, en rentrant de l’école pour le déjeuner, je me révoltai à l’énoncé du menu du jour. Maman venait d’annoncer timidement : « Aujourd’hui il n’y a que du café et des tartines de pain au beurre ou à la confiture ». Mon sang ne fit qu’un tour, et me sentant affamé et réduit à la dernière pauvreté, rapport à la précarité de notre situation dont je n’étais pas conscient, je lui déclarai avec rancoeur et ingratitude : « Je vais monter le plus haut possible dans notre arbre, le grand orme, pour clamer à grands cris et brailler à l’encan et en breton qu’ « au Varquez, il n’y a que du café au repas de midi ». Maman, éberluée, humiliée par mes élucubrations sonores, et toujours au bord des larmes, tenta de me raisonner et de me calmer, en me suppliant au pied de l’arbre : « Fais attention à toi en descendant. Il y a aussi des crêpes ». Cette promesse ne fit qu’exaspérer plus encore mon vilain caractère d’enfant gâté. A la suite de ce coup d’éclat, je dus subir les sarcasmes fréquents, dictés par la méchanceté des écoliers moqueurs, à l’évocation du café à répétition. Je me disais secrètement mais avec conviction que je sortirai de l’ornière, à la force du poignet, par le travail, et que ma famille connaîtrait elle aussi des jours meilleurs. Il y avait autre chose sûrement en ce bas monde que la fatalité. Ma mère, elle, fut longtemps triste et traumatisée par les conséquences de cette misère dévoilée, si blessante.


Les quatre cents coups

Nous n’étions pas des enfants très difficiles à élever. Pour jouer nous nous contentions de peu de choses, des nids (de moineaux, de roitelets…) à dénicher sur le chemin de l’école et dont nous faisions des chapelets, un ballon classique dans lequel nous shootions avec nos sabots de bois, des cannelles de fils avec des élastiques… Nous faisions aussi, jusqu’à l’âge de douze ou treize ans, des batailles à la toupie. A Noël, une orange et une boîte de crayons de couleurs nous satisfaisaient. Et vers dix ans ans, la trousse avec gommes, stylo, porte-plumes, compas… faisaient carrément notre bonheur. Le summum étant le vélo récompensant l’obtention du certificat d’études. Je faillis avoir le mien, un demi course tout rouge, mais devant la boutique, ma mère réalisa qu’il était de la marque «Génial Lucifer» ! Aussitôt, elle s’exclama : «Tu n’auras jamais ça ! ». Elle tint bon et à la place, m’offrit un harmonica !

Nous n’étions certes pas des voyous mais nous n’étions pas non plus des enfants de chœur (du moins, au sens figuré). Mes copains habitaient tous Plougoulm. Un jour, sur le viaduc, une bagarre mémorable opposa notre bande à celle de Sibiril.
Un incident vint mettre fin à ce genre de pugilats. Au cours d’une rixe, Léon eut en effet l’œil crevé par une bogue de châtaigne. On étouffa l’affaire…
Mais la plupart du temps, il ne s’agissait que de combats symboliques et inoffensifs, pour la gloriole, à coups de ballasts trouvés sur la voie de chemin de fer.

Nos jeux auraient cependant parfois pu tourner au drame. Un après-midi, nous décidâmes que Jeanhic Quéré, le fils du forgeron, serait le premier parachutiste du coin ! Le sacristain préleva quatre grands parapluies noirs appartenant au curé. L’événement devait avoir lieu sur le grand pont haut de quinze à vingt mètres, surplombant une prairie. On y emmena le pauvre garçon qui, ma foi, n’était pas très chaud. Il avait la trouille ; la suite allait lui donner raison ! On lui installa les quatre parapluies bien ceinturés. C’est alors qu’il nous suggéra d’essayer d’abord avec le chien du boucher. C’était une idée comme une autre. On harnacha donc l’animal que l’on jeta depuis le parapet ! Durant toute la descente, on entendit la bête couiner. Elle n’eut pas la chance de tomber dans l’eau et atterrit sur le sol, dans un grand fracas. Affolée mais indemne, elle s’enfuit dans la garenne, en arrachant tant bien que mal ses parapluies, et se réfugia dans la maison de son maître, au bourg. Celui-ci ne connut jamais les raisons du retour précipité de son animal.

J’ai gardé en mémoire quelques autres facéties.
Un jour, je m’installai, simplement vêtu d’une chemise de nuit, en travers de la ligne de chemin de fer Brest-St Pol de Léon ! Le chauffeur, voyant cet accoutrement, stoppa la machine, en descendit et me mit à bonne distance de la voie. Puis, après avoir tiré un coup de sifflet pour prévenir mes parents, il repartit sans autre forme de procès. Mon comportement était symptomatique d’une certaine inconscience et par la suite, je ne tentai jamais d’arrêter d’autres trains !

Je fus aussi l’auteur d’un désastre dans le verger de ma marraine, chez laquelle je passais des vacances. En effet, afin de savoir si les poires étaient bien mûres, je les mordis une par une, sans exception. Comme elles étaient toutes trop dures, je n’en cueillis aucune. Quel gâchis ! La moitié de la récolte fut ainsi réformée par les traces de mes dents dans ces poires William de toute beauté, mais qui n’étaient pas destinées à mûrir sur l’arbre. Mon père, informé de ces dégâts, me menaça de m’enfermer dans le poulailler, avec la volaille. « Et oui, dis-je, insolent. Premièrement je m’en fiche. Je ne ferai rien du tout dans ton poulailler. Je ne pondrai pas un œuf !». Evidemment, il ne ria pas aux éclats devant moi. Mais il me libéra assez vite de mon grillage.

L’intermède saint-politain

Après l’expulsion de la ferme du Varquez, nous nous repliâmes, vers 1937, sur St Pol de Léon, dans une toute petite maison de la rue Saragoz, pour laquelle Catherine Mériadec, la soeur de mon père, réclamait un loyer symbolique. Maman occupait ses journées comme elle le pouvait. Papa, lui, se mit d’abord au service de ma tante, propriétaire de l’hôtel restaurant de l’Evêché. Il y était un peu l’homme à tout faire : il officiait comme barman, et s’occupait aussi, muni d’une charrette et d’un poney, de la réception des boutiques démontables pour le marché hebdomadaire du mardi.
Ensuite, il trouva du travail, pénible et fastidieux, sur différents chantiers occasionnels, au hasard des opportunités. Une situation aléatoire doublée d’un revenu incertain et souvent précaire.

Je récupérai une mandoline napolitaine chez ma tante et décidai d’apprendre la musique. Je pris des leçons avec Mr Goarnisson, un homme un peu farfelu mais intelligent et ouvert. En plus des cours de musique, il vendait aussi des médicaments pour les chevaux. En fait, c’était une espèce de sorcier. Un jour, il fit une conférence à St Pol au cours de laquelle il affirma que la terre ne tournait pas ! Et la salle de reprendre en chœur : « Vas-y Léon ! » Léon y alla, bien sûr, renchérissant : « Sinon y’a longtemps que le clocher du Kreisker serait par terre ! » Tout cela articulé de façon étrange, à cause d’un râtelier (prothèse) mal fait qui jouait des castagnettes. On aurait dit que ses paroles étaient pré mâchées, scandées…
A l’époque, Hervé, mon frère était déjà malade et couché. Léon venait par amitié lui raconter des histoires et apportait des numéros de « L’Illustration » trouvés chez son beau-père qui tenait une sorte de bazar, dans la rue Saragoz. Il nous demandait de guetter sa femme qui venait régulièrement le chercher : « Léon, viens à la maison tout de suite ! » et devant laquelle il camouflait son mégot pour le remplacer par un cachou qui dissipait son haleine chargée.

Léon enseignait le violon –qu’il était « incapable de faire vibrer » selon ses propres mots - et surtout le solfège auquel il m’initia gracieusement. Lors d’une vente aux enchères, on m’acheta un violon pour cinquante francs de l’époque, soit un demi salaire ! Par la suite, je reportai mes connaissances très basiques sur la mandoline, des banjos et même une scie musicale. J’étais vraiment adaptable à presque tous les instruments. Je m’attaquai même, avec plus ou moins de bonheur, au vieil harmonium du patronage ! Cette initiative ne reçut pas toujours l’approbation du curé qui me faisait le catéchisme. Ce dernier s’étonnait voire s’offusquait d’entendre des airs un peu légers dans son église. A l’époque, il y avait une certaine retenue. Et si mon attitude paraît aujourd’hui anodine, elle sortait alors de l’ordinaire.

Un jour, Jacques Keramoal me fit cadeau d’un accordéon Hohner. J’étais chez ma marraine à qui je devais déjà la chance de posséder un harmonica. Les notes étant identiques sur les deux instruments, je montai aussitôt sur la table et me mis à tirer sur le soufflet de l’accordéon tout en maniant les touches. A l’aller, on soufflait et au retour, on aspirait. Je montai ainsi la gamme et interprétai un morceau appris par cœur : « Quand on s’aime bien tous les deux ». La foule applaudit à tout rompre ! Et le généreux donateur de se féliciter de son choix.

Cette polyvalence me donna l’occasion d’animer des banquets de mariage. J’avais même une spécialité : je jouais de l’harmonica par les narines, ce qui est tout à fait rare que je sache ! Pendant le concert, une « collaboratrice » peut-être recrutée parmi les demoiselles d’honneur, faisait la quête. Ma prestation me rapportait au moins de quoi acheter un nouvel instrument ou quelque chose de consommable sur place, tels que bonbons ou chocolat. A l’épicerie où j’allais souvent dépenser mon petit pactole, on me demandait : « Quel bonbon veux-tu pour ton argent ? ». Je répondais toujours : « Ce qu’il y aura de plus avantageux ». Mon choix se portait souvent sur les gros paquets de bonbons attachés, et à moitié fondus. Pour un franc ancien, j’en obtenais presque un kilo, ce qui était déjà assez conséquent.

Un franc, c’était aussi ce que les jumeaux recevaient comme prêt dominical. Personnellement, j’avais droit à dix sous, c’est-à-dire l’équivalent de quelques souris en chocolat. Mais un jour, alors que nous étions encore au Varquez, Hamon de Kerlaudy, le fils du propriétaire, me donna un billet de cinq francs, une somme énorme à l’époque. La tenancière du Bellevue, le café épicerie où je me rendis immédiatement, s’exclama : « Mais tu auras toute la boîte pour ce billet ! » Puis, méfiante, elle me demanda : « Qui t’as donné une telle somme ? » Rassurée par l’origine de cette famille tout à fait aisée, elle me donna satisfaction. Je rentrai avec ma boîte de souris que je partageai avec mes camarades, tout en gardant les vaches autour du Varquez.

***

Pendant mon séjour à Bristol, mes parents quittèrent la rue Saragoz pour Plonéïs dans le Finistère sud. Ils avaient trouvé un emploi de gardien jardinier et de femme de ménage au château de la famille Bodolec, une opportunité qu’ils devaient probablement au clergé. Mais ils n’y restèrent qu’un an, car mon père s’y ennuyait à mourir et y déprimait. Sans connaissance dans ce pays où les gens étaient pourtant très gentils, il était aussi privé de ses repères familiers comme les terrains de chasse et les rivières de pêche. De plus, dans son travail, il avait affaire à un poney vicelard qui le mordait et le coinçait dans l’écurie. Il en avait une trouille bleue. Un jour, Papa dit à maman : « J’aimerais bien retourner à la maison ». Elle lui répondit, lucide : « Mais mon pauvre Jacques, nous n’avons plus de maison ! »

A cette époque, Marie-Thérèse avait elle aussi traversé les Monts d’Arrée. En pension, elle avait préparé le concours des PTT, l’avait décroché et obtenu son affectation au Central de Quimper. Là, elle eut maille à partir avec un client rouspéteur qui traitait l’ensemble du personnel de tous les noms d’oiseaux. Un jour, excédée, ma sœur lui dit : « Ecoutez, vous commencez à nous fatiguer avec vos insultes ! » « Comment ! » s’offusqua le mareyeur, « mais c’est moi qui vous paye ». « Ah » lui rétorqua Marie-Thérèse, « ça faisait longtemps que je voulais savoir qui me payait aussi mal ! » Elle avait, elle aussi, hérité de l’esprit des Cadiou ! Mais la surveillante ne fut pas de cet avis et lui fit remarquer que « le client était roi ». Incident clos !

Le retour au pays fut une véritable bouffée d’oxygène pour mes parents. Surtout pour mon père qui, à nouveau journalier agricole, trouvait ici de quoi supporter les affres de la vie : la pêche et la chasse dans ses endroits favoris et toute sa flopée d’amis. Mon père était en effet très populaire. Avec maman, il emménagea dans la vallée du Guillec, au manoir du Dourduff, un titre bien ronflant pour ces logements à très bon marché, encore moins bien aménagés que les HLM d’aujourd’hui.


Aspirant missionnaire

Enfant de chœur, je fus pris en main, vers dix ans ans, par le curé de la paroisse qui croyait en ma vocation de missionnaire, et avait même fini par m’en convaincre. Peut-être avait-il perçu des prédispositions familiales pour les voyages : en effet, j’avais un cousin administrateur des colonies au Congo. Mais hélas, l’impopularité de sa fonction -il recueillait les impôts et faisait faire à la population, sans contrepartie financière, les travaux sur les routes– lui valut une fin malheureuse. On disait officieusement qu’il avait été « emboucané » (victime des anthropophages). Avant sa disparition, il avait d’ailleurs émis quelques craintes pour sa vie. L’empoisonnement de son chien Vidock avait suscité en lui des appréhensions légitimes, à tel point que lors d’un congé en métropole, il fit tout son possible pour retarder, voire éviter, le retour en Afrique. Mais, sous la pression de son entourage qui redoutait des conséquences pécuniaires, il regagna le Moyen Congo d’où il ne revint jamais…

Le mystère entourant la mort de mon cousin nourrissait en partie mes rêves d’horizons lointains. Je voulais aller au Congo pour faire toute la lumière sur cette affaire. La lecture d’ouvrages d’aventures en Amérique du Sud et en Afrique participait aussi à l’attrait qu’exerçait sur moi l’inconnu. Enfin, mon père qui maîtrisait parfaitement l’écriture et la parole, et qui, chose exceptionnelle pour l’époque, était abonné à un quotidien, m’avait transmis le goût de la connaissance. Déjà, je pressentais que les voyages en seraient un formidable vecteur et ce, en dépit des dangers inhérents aux colonies.

La vie de missionnaire me paraissait donc répondre à toutes ces aspirations.
Avant de passer le certificat d’études, je fus confié aux salésiens qui tenaient l’institut missionnaire de Coat-an-Doc’h, (le petit séminaire) dans les Côtes du Nord (Côtes d’Armor). Mais à l’issue de ma deuxième année de scolarité, c’est-à-dire en cinquième, la direction jugea que je ne répondais plus aux critères de sélection. En réalité, je prenais la place d’un autre aspirant missionnaire pour lequel il existait un parrainage « sonnant et trébuchant ». J’en étais pour ma part démuni, étant de condition modeste. On ne m’élimina pas bien sûr, on me dissuada seulement de me cramponner. Cependant, cette éviction ne fut pas un crève-cœur : certes l’ambiance était plutôt chaleureuse, mais la perspective des contraintes liées aux missions avait déjà passablement refroidi mes ardeurs et rendu ma vocation quelque peu chancelante. Le vœu de célibat surtout me posait problème (la suite allait prouver que j’avais raison. Je fondai en effet une famille unie et heureuse dont je n’eus qu’à me réjouir). Dans ce contexte, je me sentais mal à l’aise de jouir d’un privilège dont un autre, plus motivé que moi, était privé. Enfin, je ne voulais pas perdre mon temps en poursuivant dans une voie qui n’était plus la mienne.

En revanche, j’étais définitivement « contaminé » par le virus des voyages. Bien plus tard, mon engagement dans la « coloniale » en découlerait…

Pour l’heure, j’étais donc content de revenir à la « vie civile » et de me lancer dans la vie professionnelle, plus précisément dans la marine. Mais je n’en avais pas pour autant terminé avec l’école, car pour entrer chez les apprentis marins, il fallait le certificat d’études. Je revins donc, en auditeur libre, dans la classe de Plougoulm, trois mois avant l’examen que je décrochai sans difficulté, à St Pol de Léon, au cours de la première session de 1936.

A l’époque, peu d’enfants poursuivaient leurs études au-delà du certificat. Quatre-vingt dix pour cent d’entre eux restaient travailler à la ferme familiale, ou, s’ils étaient d’origine ouvrière, devenaient commis dans les fermes environnantes. Les tâches y étaient assez astreignantes : le petit vacher était chargé de l’alimentation des poulets et des lapins, de la surveillance des vaches, de l’entretien des jardins.…

Ce n’était pas un idéal et nous avions d’autres prétentions mais hélas, pas les moyens financiers adéquats. Les collèges privés étaient payants évidemment, et fréquentés par les enfants de la bourgeoisie, qui eux seuls continuaient leurs études. Les autres, même très doués ou mieux disposés, pouvaient à la rigueur s’engager dans l’armée ou parfois entrer dans l’administration. A condition toutefois d’avoir ce fameux « certif », véritable passeport pour la vie, sans lequel rien n’était possible.

Le certificat en poche, je rentrai aux pupilles de la marine, à Brest, pour une année. L’institution se révéla un véritable bagne pour enfants, encadré par des hommes pleins de brutalité et manquant totalement de psychologie. La discipline y était bien trop dure pour un enfant de quatorze ans et demie. Ecoeuré, je n’y fis rien.

On me plaça alors dans une entreprise de Saint-Pol-de-Léon en tant que bourrelier où je travaillais sur des sacs de l’armée.

Puis, j’enchaînai avec un emploi d’aide plongeur à l’hôtel des Arcades de Roscoff, durant la saison 1937-38. Il y avait déjà beaucoup de touristes et de curistes à l’époque.
Bien plus tard, nous faillîmes acheter l’établissement mais ma femme jugea qu’il aurait été trop lourd de gérer trois hôtels à la fois, fussent-ils saisonniers.

C’est ainsi que j’entrai de plain-pied dans la vie active.



Chapitre II

Les premiers pas dans la vie active Petit Johnny à Bristol


Après le troisième dimanche de juillet 39, jour du pardon de Sainte-Barbe, je fus recruté par un « johnny » de Roscoff, Noël Jacob, pour partir en tant que mousse vendre des oignons à Bristol, en Angleterre. Le métier était ardu mais passionnant. De plus, il donnait l’occasion de se familiariser un peu avec la langue anglaise…

La procédure d’embauche était simplifiée au maximum : dans un débit de boissons, le patron et l’employé s’entendaient sur le salaire – trois cents francs par mois, ce qui était très correct- et sur les modalités de paiement, c’est-à-dire à la fin de la campagne. Puis ils signaient le registre.

Nous embarquâmes à St Malo, sur un cargo mixte –les hommes d’un côté, les oignons de l’autre- en partance pour Southampton. La traversée marqua le début de l’aventure et fut un vrai test de motivation ! Je n’ai jamais oublié l’inconfort de cette nuit passée sur le pont, enroulé dans une bâche. Mais c’était probablement le prix à payer pour échapper aux petits boulots sans intérêt qui m’attendaient dans le Léon…
Nous arrivâmes au petit jour en Angleterre et nous prîmes un train pour Bristol. J’appartenais à une petite compagnie composée du master, Noël Jacob, du botteleur Bep et de moi-même. L’ambiance y était bien plus chaleureuse que dans d’autres structures où les hommes portaient encore à l’épaule les bottes d’oignons enfilées sur un bâton. Moi, j’avais un vélo –un luxe ! – au guidon duquel j’accrochais mes chapelets d’oignons. Mon patron m’imposait par ailleurs un objectif quotidien invariable : je devais vendre vingt paquets par jour. Les éventuels invendus venaient se rajouter au chargement du lendemain. Dans les grandes compagnies, par contre, les masters faisaient le forcing, demandant parfois aux johnnies qui revenaient au magasin avant le soir de repartir avec un autre chargement.
Moi, quand j’avais la chance de finir ma journée un peu plus tôt que d’habitude, j’allais musarder dans un jardin public tout en surveillant mon vélo !

Les jours où je travaillais loin et où la vente avait permis de dégager un peu de bénéfice –du « bony »- je rentrais en train. Ces intermèdes procuraient un peu de bien-être dans un quotidien souvent harassant, où l’on faisait du porte à porte –la vente à la « chine » - de six heures du matin à sept heures du soir. Sans compter qu’au retour, il fallait encore penser à rouler à gauche avant de s’écrouler, épuisé, sur sa paillasse sommairement disposée dans un coin du magasin, à quelques mètres des oignons.

Seul le dimanche était chômé. Notre patron se sentait obligé de nous emmener au temple protestant pour ne pas rompre avec le rituel de la messe dominicale. Le reste de la journée, nous traînions dans les parcs publics et nous allions au cinéma voir des dessins animés de Walt Disney (Blanche Neige, Robin des Bois) ou des films historiques. Nous ne comprenions pas tout mais au moins, nous avions les images !

***

La plupart du temps, les clients nous recevaient gentiment. Certains même nous offraient du thé avec des tartines de pain sec recouvertes de couches successives de fromage, de confiture et de beurre –je ne veux pas dire de vacheries mais c’était spécial ! En tous cas bien moins bon que le plat de fish and chips dont nous nous régalions parfois. Nous notions consciencieusement l’adresse de ces bonnes clientes britanniques dans un petit carnet.
Au fil des années, des relations amicales s’étaient instaurées entre les anciens et leurs fidèles acheteurs de Bristol et d’ailleurs qui connaissaient leurs noms et dont certains séjournèrent même à Roscoff. Les jeunes recrues évitaient scrupuleusement de sonner à la porte de ces maisons qu’ils savaient «chasses gardées» des vieux Léonards !

Seuls les Bourgeois nous rabrouaient -excepté à la fin du séjour où, la guerre se profilant en France, toute le monde s’apitoyait sur notre sort. Il faut dire que pour gagner du temps, nous allions sonner directement à l’entrée principale de leur résidence et non à la porte de service comme l’eût exigé notre condition. Nous étions surnommés les « briseurs de sonnettes » (bell-breakers) par des clientes excédées qui ne nous accordaient même pas la faveur d’expliquer l’objet de notre visite. La manie de mettre le pied entre le battant et la porte n’arrangeait rien à l’affaire et enrageait ces dames anglaises qui ne voulaient pas entendre parler de nos oignons « very cheap », proposés avec tant d’insistance !

Les meilleurs consommateurs se trouvaient dans les quartiers populaires. Nous nous arrangions pour y effectuer nos tournées en fin de semaine, et tout particulièrement le samedi, où les ouvriers touchaient leur solde. Ce jour-là, l’Anglais s’acquittait de ses dettes puis claquait le reste (en le mangeant ou en le buvant). Le dimanche, il se reposait, et le lundi, retournait à la mine (à Cardiff notamment) ou dans une des usines d’armement de Bristol.
Le meilleur endroit pour appâter ces bons clients était le «pub». Mais à seize ans, l’entrée de ces établissements m’était interdite. C’est d’ailleurs ce qu’indiquait le bracelet que je portais au poignet !
Les vieux Roscovites ou Santécois, eux, fréquentaient assidûment ces établissements. Ils mettaient des lots d’oignons au jeu de fléchettes ou à la loterie (raffling). Le gagnant remportait le paquet mais il le payait au moins cinq fois le prix initial ! Ça fonctionnait un peu comme des enchères…

L’entrée en guerre de la France le 3 septembre 1939 mit fin à cette vie, certes spartiate, mais enrichissante.
Trois jours après la déclaration de guerre, nous fûmes rapatriés sur un bateau anglais de Plymouth jusqu’à Cherbourg puis par le chemin de fer, jusqu’à Morlaix. Après avoir parcouru à pied les derniers kilomètres de ce périple, nous arrivâmes enfin à St Pol de Léon, en pleine nuit. C’était déjà la désolation. Les mobilisables partaient au front et les jeunes étaient mis au travail.


D’une campagne à l’autre (des oignons aux betteraves)

Après deux mois d’inactivité, je fus encore saisi par l’envie de nouveauté. De nombreuses offres de travail saisonnier dans l’hexagone (zones betteravières de Pithiviers, d’Artenay, arrachage de pommes de terre à Noirmoutier…) se présentaient à moi. Je m’inscrivis auprès du recruteur local de la sucrerie de Toury, en Eure et Loire, et je partis en novembre pour une campagne de trois mois.

Le boulot était bien payé et les horaires pas trop astreignants (deux équipes de douze heures par jour). Il offrait de bien meilleures perspectives que les travaux agricoles dans les petites fermes léonardes où la production s’écoulait très mal. La vie y était dure. Les paysans passaient beaucoup de temps dans les champs et jalousaient ceux qui, en partant, se faisaient selon eux de l’argent facile. Ce pécule, en réalité durement gagné, servirait à améliorer l’ordinaire de ma famille et à me faire plaisir, en achetant peut-être un costume Prince de Galles, un accordéon ou une bicyclette…

Le trajet St Pol de Léon-Toury fut interminable : l’omnibus empruntait les lignes secondaires et il nous fallut un jour et une nuit pour arriver à bon port !

A l’embauche, je fus affecté à un poste de chauffeur de locomotive de voies étroites, sous les ordres d’un cadre permanent de l’usine. La loi interdisait en effet aux mineurs de travailler de nuit. Les femmes elles aussi étaient majoritairement dirigées vers des emplois diurnes et moins pénibles (tare des betteraves, laboratoire, secrétariat, manutention, postes de cantinières…).

J‘étais content de mon sort malgré les multiples dangers auxquels j’étais exposé. Les normes de sécurité n’étaient pas de mise à l’époque. Les déraillements fréquents, le risque d’être coincé entre deux wagons… étaient notre lot quotidien. Le bruit courait que des hommes avaient été écrasés par les engins mais la direction n’en faisait pas état, affirmant qu’il y avait simplement eu quelques incidents comme partout… Nous travaillions dans des conditions très inconfortables : noirs des pieds à la tête, nous passions du chaud – il fallait alimenter le foyer en charbon– au froid -la loco n’avait pas de portière ! - sans transition aucune.

Le soir, nous couchions dans des sortes de cités dortoirs, à six par chambrée. Nous nous regroupions selon nos origines géographiques et ethniques : ainsi, il y avait les quartiers d’Algériens, de Polonais… et de Saint-Politains. L’évacuation forcée d’Angleterre avait forgé un esprit de corps entre les johnnies qui se retrouvaient à Toury. Avant la guerre, si les dates concordaient, certains enchaînaient les deux campagnes d’oignons et de betteraves. Les vieux Roscovites étaient les plus costauds. Ils trimbalaient des sacs de cent kilos de sucre sur le dos ou à l’aide de diables !

Côté hygiène, nous nous adaptions. Pour le linge, nous devions nous débrouiller : soit nous le lavions nous-même, en le faisant sécher d’une façon assez douteuse ; soit nous le confiions aux lingères, en ville. L’absence de douches sur place était plus problématique. Pour se laver, il fallait retourner à l’usine, à un kilomètre de la cité. Cela signifiait que les journées de douze heures démarraient en réalité bien plus tôt, sans compter l’obligation de rallumer les chaudières avant que le mécanicien de la loco n’arrive. Sinon, ça bardait ! A l’intérieur de l’usine, c’était pire. Les ouvriers étaient sous pression, et besognaient sous la surveillance stricte des contremaîtres soucieux de leur rendement et de leur sérieux. Celui qui laissait passer un caillou dans les betteraves pouvait même être accusé de sabotage.
Le dimanche était jour de repos. Un matin, le curé de St Pol de Léon passa voir ses ouailles, peu nombreuses à l’office. Il faut dire que les hommes avaient un peu la flemme de s’habiller pour la messe dominicale. Surtout, ils travaillaient en feu continu, c’est-à-dire qu’ils n’avaient qu’un dimanche sur deux et que pendant trente jours, ils enchaînaient douze heures de travail et douze heures de repos. Le plus dur étant de passer de l’équipe de nuit à celle de jour, et donc de faire dix-huit heures d’affilée !
En tant que mineur, je n’étais pas concerné. Je pouvais donc profiter de chaque dimanche pour aller au bal et fréquenter les filles du pays. A mes heures perdues, j’aimais aussi écouter Rina Ketty, ou admirer sur le grand écran la belle Suzy Delair qui, cinquante ans plus tard, deviendrait une cliente privilégiée de l’hôtel des Bains !


Apprenti chez un marchand de vin

A l’issue de la campagne, fin janvier, je ne voulus pas utiliser le billet de train dont je disposais pour rentrer à St Pol de Léon. Je restai donc à Toury et me fis embaucher en tant qu’apprenti chez Mr Le Brun, marchand de vin dans la rue principale. L’homme était remarquable et tout à fait paternel envers moi. Quant au métier, assez plaisant, il n’exigeait pas de connaissances particulières. Les vins très légers (huit degrés et demi) n’avaient pas d’appellation. Ils étaient simplement désignés par des lettres. Les paysans beaucerons disaient : « Il faut mettre du bon, celui qui est marqué B » Or ça n’avait aucun rapport car nous faisions des coupages ! Les saisonniers bretons n’appréciaient pas du tout ce breuvage insipide.

En juin 1940, la France fut envahie par les Allemands. Mon patron et sa famille s’enfuirent en voiture et me proposèrent de les accompagner. Je refusai. Si c’était la guerre, je préférais retourner en Bretagne. Ils me dotèrent d’un viatique substantiel auquel ils ne firent jamais allusion lors de nos retrouvailles.
La ville et les fermes s’étaient vidées. La population était partie avec les charrettes, un peu de ravitaillement, du fourrage et quelques bêtes. Seuls les vaches et les moutons étaient restés sur place.
Dans une boutique abandonnée, j’empruntai, par malchance, un vélo à pignon fixe. Je mis près de quatre jours pour rejoindre le Léon, sans cesser de pédaler dans les côtes comme dans les descentes et sur le plat ! Le voyage fut assez pénible d’autant que les Italiens bombardaient les colonnes de civils et de réfugiés. La nuit, je dormais dans les prés ou dans les granges, une fois dans une maison. Je me nourrissais de carottes dans les champs, de poulets qui traînaient par ci, par là, et demandais parfois aux fermiers de me donner les pommes de terre destinées aux cochons… Tout était bon à prendre à condition de ne pas attendre le grand menu !

Je fus le seul de ma bande à vivre cette aventure. Tous mes collègues de Toury étaient retournés à St Pol de Léon depuis longtemps. La plupart y avaient trouvé des postes d’emballeurs de choux-fleurs, le gros job de l’époque. Mais le secteur était malsain, investi par les expéditeurs qui ne pensaient qu’à « plumer » le paysan sur le tri, sur le poids des légumes… Pour rien au monde, je n’aurais travaillé pour ceux-là mêmes qui, à quelques exceptions près, avaient amené mes parents à être évincés de leur ferme. Heureusement, quelques années plus tard, le marché au cadran (S.I.C.A.), instauré par Alexis Gourvennec et les protagonistes de « la guerre de l’artichaut », mit les expéditeurs au pas. Les prix devinrent transparents et plus adaptés, dans un marché plus équitable, équilibrant l’offre et la demande.

Je retrouvai mes parents au manoir du Dourduff, mais je ne m’éternisai pas dans la région. Après deux mois d’occupation, le marchand de vin me demanda de reprendre le travail à Toury. Je fis de nouveau mes bagages et repartis en train pour l’Eure et Loire.
Cet apprentissage fut une expérience enrichissante et instructive car polyvalente : j’y fis de la mécanique, de la tonnellerie, de la réparation et du cerclage des fûts, du nettoyage de bouteilles… J’y restai un an, jusqu’au moment où les Allemands commencèrent à réquisitionner les hommes de la classe 23 pour le Service du Travail Obligatoire (STO). Refusant d’être enrôlé de force, je pensais qu’il serait plus facile de me camoufler en Bretagne, dans la clandestinité, à Menescop.


De retour à la maison, je revis tous les membres de ma famille. Hamon s’était engagé dans la marine. Il allait naviguer au commerce en 1942-43 avant de revenir à St Pol de Léon où il travaillerait dans le milieu emballeur jusqu’à la retraite. Entre temps, Hervé, plâtrier de métier, avait attrapé la tuberculose des os qui l’obligeait à demeurer couché dans une coquille. On s’aperçut ultérieurement qu’il avait le cœur atrophié. Dans les années 50, il fut l’un des premiers malades à être opéré à cœur ouvert, par le professeur Cabrol qui venait chaque été à l’Ile de Batz et ne manquait jamais de lui rendre visite. Quant à Marie-Thérèse, elle fit des études –pour lesquelles nous nous cotisâmes tant bien que mal- et après le brevet, passa le concours des PTT. Elle fit carrière dans les postes à Quimper puis à Saint-Malo où elle épousa un contrôleur des PTT.

Commentaires

bonjour
je debarque et je suis stupidement ignare dans ce domaine. mais malgre tout j aimerais continuer a etoffer mon blog. helas je ne sais pas comment le modifier ni comment ajouter des photos.
bouteille a la mer
Merci a ceux qui me tendront la main
renan

Ecrit par : renan | 11.02.2007